Dans un monde en constante accélération,
quelques municipalités européennes ont
créé un réseau, Slow Cities, visant
à ralentir le rythme de la vie. Ce réseau
réunit des villes et municipalités
désireuses d’améliorer la qualité de
vie de leurs citoyens, notamment en matière de
nourriture et d’environnement. Né en Italie,
Cittaslow (Villes calmes), est issu d’un autre mouvement:
Slow Food, en opposition au Fast Food
nord-américain, synonyme de mal bouffe. L’objectif
de cette organisation internationale est de
protéger la gastronomie et le plaisir de la table.
La philosophie des
« Villes calmes » repose sur certains
principes. En n’utilisant que des produits
régionaux de qualité, on apporte ainsi son
soutien aux agriculteurs qui travaillent dans le respect
de l’environnement et qui refusent de faire appel à
de la main d’œuvre bon marché. C’est l’une des
idées qui ont conduit, il y a maintenant 20 ans,
à la création du mouvement Cittaslow en
Italie. Un mouvement qui a gagné 70 villes
italiennes de moins de 60 000 habitants et une vingtaine
d’autres dans le monde, jusqu’en Nouvelle-Zélande,
mais aussi en Turquie.
La
charte du mouvement Slow Cities (nom anglo-saxon des
Cittaslow) dénonce l’homogénéisation
des modes de vie et rend le culte moderne de la vitesse
responsable de notre assujettissement physique et moral.
Le but des quatre premières villes italiennes
(Onvieto, Braga, Grève in Chianti, Positano)
engagées dans ce mouvement de résistance
à la globalisation est de maintenir leur
identité pour inventer un autre futur. Le mouvement
s’est ensuite étoffé et
internationalisé jusqu’à devenir ce
réseau international de Slow Cities
coordonné, depuis 1999, par Paolo Saturnini, le
maire de Grève. Il compte aujourd’hui plus d’une
centaine de villes dans le monde dont Seferihisar (İzmir),
Akyaka (Muğla), Gökçeada (Çanakkale),
Taraklı (Sakarya) et Yenipazar (Aydın) en Turquie.
Ce
mouvement est dirigé, en Turquie, par le
bourgemestre de Seferihisar, M. Tunç Soyer qui a eu
la géniale idée de faire entrer ce concept
dans le pays en 2009. Seferihisar est donc la capital
des Cittaslow en Turquie, suivie par d'autres villes.
M. Soyer, travailleur acharné, supporte aussi les
conséquences de la lourde responsabilité
de bien faire puisque suivi et soutenu par la population
locale et nationale.
Contexte
En
1986, Carlo Petrini fondait l’association Slowfood, pour
promouvoir une nourriture respectueuse de la
biodiversité et des traditions locales. En 1999,
dans la foulée de ce concept né en Italie et
dont le logo représente un escargot, a
été créée Cittaslow (villes
calmes), l’association soeur de Slowfood, qui étend
cette philosophie à toutes les facettes de la vie
en société. Ainsi, en plus du volet
gastronomique, le mouvement Cittaslow implique toute une
réflexion autour des traditions locales, de
l’aménagement du territoire, de la mobilité,
de l’hospitalité et du bien-être en
général. Autant de critères
d’excellence auxquels doivent répondre les villes
qui s’engagent dans ce processus en signant le protocole
d’adhésion au Cittaslow.
Des villes
enracinées
L’objectif des Villes calmes est de combattre
l’ubiquité dans ses deux dimensions : être,
en même temps, ici et ailleurs. L’abomination
absolue pour ces militants sont ces lieux modernes «
hors sol » que sont les grands aéroports
internationaux ou ces magasins entrepôts, tous sur
le même modèle, qui défigurent les
banlieues. Une ville lente refuse le « hors-sol
» comme le « hors-temps ». Une
stratégie de relocalisation des échanges et
des consciences est inséparable de l’éloge
de la lenteur comme une réaffirmation du local. La
modernité, en produisant l’homme sans
qualité, joue la stratégie de la
mondialisation de l’espace et du temps. Mondialisation des
échanges commerciaux, développement des
transports et mondialisation du temps vont de pair, comme
le montrent les cotations boursières et les
horloges internationales des palaces. Les villes calmes,
parce qu’elles n’ont de cesse d’articuler ces
stratégies de relocalisation et de
retemporalisation, tendent à redonner de la
qualité de vie, c’est-à-dire à
enfanter un humain plus humain puisque plus autonome,
parce que seul capable de s’autolimiter.
Villes ouvertes ou villes encloses?
Le
réseau Cittaslow a adopté un manifeste qui
comprend 50 recommandations et obligations : mise en
valeur du patrimoine bâti existant plutôt que
construction de nouveaux bâtiments; volonté
de réduire fortement les consommations
énergétiques; promotion des technologies
« vertes » pour assurer les besoins
énergétiques indispensables; diminution des
déchets et développement de programmes de
recyclage; multiplication des zones piétonnes avec
le souci de ne pas en faire des lieux voués au seul
commerce; développement des commerces de
proximité avec interdiction progressive des grands
centres commerciaux; priorité aux infrastructures
collectives avec des équipements adaptés aux
handicapés et aux divers âges de la vie;
multiplication des espaces verts et des espaces de
loisirs; propreté de la ville; préservation
et développement des coutumes locales et produits
régionaux; priorité aux transports en commun
et autres transports non polluants (marche à pied,
vélo, patins à roues alignées) avec
la volonté de limiter le nombre d’automobiles;
développement de la solidarité
intergénérationnelle; exclusion des OGM et
des «temples» de la restauration rapide;
développement d’une véritable
démocratie participative, etc.
La
volonté de mettre en réseau les villes qui
adhèrent au projet correspond à la
volonté de vérifier que les engagements pris
soient effectivement respectés. Le réseau
dispose pour cela d’un corps d’inspecteurs qui effectuent
périodiquement le contrôle des obligations.
Les villes respectueuses du manifeste reçoivent un
label et affichent le logo à l’entrée des
agglomérations et sur les bâtiments publics :
ce logo (un escargot qui porte sur sa coquille une ville)
est directement inspiré du célèbre
escargot qui sert d’emblème au mouvement Slow Food.
Cette mise en réseau correspond aussi à la
volonté de réaliser une véritable
solution de rechange qui ne pourra être mondiale que
si elle respecte la diversité des cultures. Une
ville lente ne doit pas rentrer dans sa coquille mais
travailler à un autre développement
là où elle est enracinée.
L’éloge de la lenteur est aussi celui du temps
nécessaire à la maturation, au doute,
à la délibération, au choix. Les
habitants des villes lentes mènent donc une
réflexion sur la temporalité
nécessaire au respect de la démocratie : il
faut déjà en finir avec la foi
illimitée dans le temps qui vient, que
véhicule, par exemple, le scientisme ambiant. La
démocratie comme l’éducation a besoin de
lenteur.
Les
villes calmes peuvent être aussi des laboratoires
pour apprendre à faire coïncider le temps de
la démocratie avec un temps encore plus long et
plus lent, celui de l’écologie, puisque les
décisions à prendre dans ce domaine ne sont
généralement pas à l’échelle
du temps individuel mais parfois à l’échelle
de l’humanité.
Contre le gigantisme
des villes
Le
développement des Slow Cities repose sur le refus
des grandes villes dont l’échelle est sans mesure
avec les capacités humaines de perception et de
déplacement. C’est pourquoi les Slow Cities
comprennent obligatoirement moins de 60 000 habitants. La
critique du gigantisme est consubstantielle à celle
de la vitesse. L’un des enjeux pour les prochaines
décennies sera donc de vider progressivement les
mégalopoles qui ne peuvent, du simple fait de leur
gigantisme, développer une politique du calme et de
la relocalisation.
Les
villes calmes ont pu, grâce à ce double
ancrage temporel et territorial, éviter un double
écueil. Celui d’apparaître comme
véhiculant un point de vue nostalgique – voire
passéiste – et celui de devenir un produit
commercial pour quelques néoruraux. L’avenir des
villes lentes tient dans cette capacité à ne
pas devenir un segment au sein du marché
actuellement florissant des villes privées
thématiques.
Cet
hymne au calme représente un formidable pied de nez
au soubassement idéologique de la
société.
Comment
Les
« Villes calmes » utilisent la technologie
dans le but d’améliorer la qualité de
l’environnement et du tissu urbain, et également
pour la sauvegarde de la production d’aliments et de vins
uniques qui contribuent au caractère de la
région. Les villes qui souscrivent à cette
action s’engagent à promouvoir un rythme de vie
plus lent, inspiré des habitudes des
communautés rurales, pour permettre aux citoyens de
profiter de façon simple et agréable de leur
propre ville. Les «Villes calmes » mettent en
valeur leur environnement, leur patrimoine bâti ou
leurs traditions culinaires. En s’inscrivant dans le
mouvement Cittaslow, les municipalités permettent
le développement des contacts directs entre
citoyens, entre les habitants et les touristes, entre les
producteurs et les consommateurs.
Quoi
Le
mouvement a donc débuté en Italie, où
il s’est rapidement étendu à une
cinquantaine de villes. Il est désormais actif sur
le plan international. Les municipalités qui
souhaitent participer, doivent souscrire à une
charte qui comporte 6 axes d’action : l’environnement, les
infrastructures, l’urbanisme, la mise en valeur des
produits locaux, l’hospitalité et la
sensibilisation de la population. Une fois qu’elles ont
obtenu le label « Citta Slow », les
municipalités s’engagent à ce que toutes
leurs actions soient conformes aux exigences de la charte.
Chaque année, un prix récompense une ville
particulièrement méritante.
Comment devenir une
ville calme
L’adhésion au réseau Cittaslow implique des
améliorations concrètes de la qualité
de vie des habitants dans les 6 domaines d’action de la
charte, dont voici quelques exemples :
- pour améliorer
l’environnement, des contrôles de la qualité
de l’air sont instaurés, les ”villes lentes”
mettent en place des plans de réduction du bruit,
réfléchissent à la mise en œuvre de
nouvelles technologies en matière de recyclage ;
- au niveau des
infrastructures, des actions concrètes doivent
être entreprises comme le développement
d’espaces verts, de pistes cyclables, mais aussi un
accès garanti aux handicapés, des toilettes
publiques gratuites. Les municipalités s’engagent
également à avoir des horaires
cohérents ;
- l’urbanisme fait aussi
partie des enjeux des villes Cittaslow, afin de mettre en
avant le patrimoine, les mairies sont invitées
à réaliser des plans de
réhabilitation des bâtiments historiques,
à mettre en valeur les centres-ville historiques,
et préfèreront l’utilisation de produits
recyclés dans leurs aménagements ;
- le patrimoine comprend
également les produits locaux et la culture. Pour
faire (re)découvrir ce pan du patrimoine la
création de marchés des produits locaux est
une initiative très intéressante, tout comme
le soutien aux manifestations culturelles traditionnelles.
Afin de garantir la qualité de ces produits, les
municipalités sont amenées à
créer des labels de qualité, notamment pour
l’agriculture biologique. Il est également du
ressort des municipalités d’améliorer la
qualité de l’alimentation des restaurants scolaires
et municipaux ;
- pour développer
l’hospitalité prônée par Cittaslow,
ces villes doivent installer des panneaux
signalétiques internationaux, des parcours
guidés touristiques, des parkings surveillés
à proximité des centres-ville. Les mairies
sont aussi responsables du contrôle des prix des
hôtels et des restaurants ;
- la sensibilisation des
habitants, des touristes mais aussi des entreprises est
requise. Des cours d’éveil au goût dans les
écoles peuvent être mis en place afin que les
enfants ne soient pas oubliés. Il est important
aussi de faire la promotion de programmes comme les
activités de loisirs pour les familles, les visites
à domicile pour les aînés et les
malades.
Quelques exemples
En 7
ans, de nombreuses avancées sont à
enregistrer…aussi bien d’un point de vue économique
(avec très souvent, le développement d’un
tourisme responsable) qu’en matière
d’environnement. Le réseau qui regroupe plus de 100
villes de moins de 60.000 habitants réparties dans
10 pays, permet de partager des idées et des
expériences.
Ainsi,
à Orvieto (Italie), le réseau de bus a
été densifié, des parkings ont
été construits aux bords de la ville et des
zones piétonnes et pistes cyclables ont
également vues le jour. A Waldkirch, en Allemagne,
c’est un parc d’activité, mixant aussi bien des
habitations que des bureaux, qui est sorti de terre avec
une approche bioclimatique : orientation des
bâtiments, toitures végétales,
récupération des eaux de pluie,
géothermie, isolation renforcée,
matériaux «propres»…
En
Espagne, à Palafrugell, c’est un programme
ambitieux de sensibilisation des citoyens à la
gestion des déchets et au compost qui a
été mis en place. En Nouvelle
Zélande, c’est une communication pratique
orientée vers les citoyens pour lutter contre le
réchauffement climatique qui a été
mise en place !
Au
final, ces villes, tout en ayant parfaitement conscience
du monde dans lequel elles vivent, ont réussi
à se développer de manière
harmonieuse et beaucoup plus en phase avec leur
environnement.
En
Turquie, on y travaille, on avance. Cela ne peut faire que
du bien !