PROCES DE L’ATTENTAT D’ORLY (19 fevrier - 2 mars 1985) Plaidorie de
Maître Jean Loyrette Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs les
Jurés,
J'ai l'honneur de me présenter devant vous
pour vingt parties civiles qui ont été plus ou moins grièvement
blessées ainsi que pour la Turkish Airlines.
....
La question arménienne, chapitre de la
question d'Orient, suscite les passions et divise les esprits.
Certes, ce n'est point le lieu de faire un
exposé d'histoire diplomatique, mais comment, après tout ce que nous
avons entendu, traiter le sujet par le silence, alors qu'il constitue,
vous l'avez tous ressenti, la toile de fond du présent débat.
J'essaierai en premier lieu d'écrire la
typologie du terrorisme arménien, sa genèse, son évolution, son
éclatement en différents groupes qui s'excommunient les uns les autres.
Quelles ont été à l'origine les causes de ce terrorisme ? Est-ce le
souvenir des souffrances subies pendant la grande guerre? Est-ce la
volonté de reconstituer une nation, un Etat arménien? Est-ce les deux à
la fois? Ou au contraire, le soi-disant génocide n'est-il qu'un alibi ?
Dans un second temps, je tenterai de vous
démontrer qu'au fil des années, le terrorisme qui visait avant tout
l'Etat Turc, ses populations et ses fonctionnaires, a changé de
dimension, a transporté ses activités criminelles dans les pays
occidentaux, en un mot, qu'il est devenu partie du terrorisme
international dont notre pays est, hélas, aujourd'hui le théâtre....
LE TERRORISME ARMENIEN
Pour juger les accusés, il importe
d'analyser la typologie du terrorisme arménien et de décrire sa genèse
et son évolution.
Il va de soi qu'il ne saurait être question de
faire ici un amalgame quelconque entre quelques individus, quelques
groupuscules, qui se mettent sciemment en marge de la loi, et les
arméniens en général, et les Français d'origine arménienne qui ont
droit à la même protection et à la même considération que tous les
citoyens.
...
Le terrorisme arménien ne comprend donc que
quelques dizaines d'individus qui, du reste, n'ont pas ou peu de
racines françaises. La plupart d'entre eux sont issus des communautés
arméniennes du Moyen-Orient et ne font que séjourner temporairement
dans notre pays. Ce terrorisme est d'origine récente. Il est paradoxal
de constater que pendant près de soixante ans après les événements de
1915, il n'y a pratiquement pas eu d'actions terroristes commises par
les arméniens, alors que les survivants des événements de 1915 étaient
encore en vie et pouvaient nourrir du ressentiment à la suite des
malheurs qu'ils avaient endurés. C'est quand ces survivants avaient en
grande partie disparu, quand les souvenirs des horreurs de la guerre
s'étaient estompés, que sont nés en 1974-1975 les premiers mouvements
terroristes.
Le terrorisme arménien est aujourd'hui divisé
en deux organisations essentielles :
ü L' ASALA, qui a commencé a faire parler d'elle en 1975. Dans ses
déclarations, elle s'affiche comme prosoviétique, et son objectif,
maintes fois proclamé, est de libérer l'Arménie turque et de l'unifier
avec l'Arménie soviétique, qui selon elle, est déjà libérée.
ü Le second mouvement terroriste est la DACHNAK, Fédération
révolutionnaire arménienne qui s'intitule aussi les "Justiciers du
génocide arménien", dont l'objectif est de recréer une République
arménienne indépendante qui a cessé d'exister depuis la fin de la
grande guerre.
L'ASALA, sous des noms divers, a pendant
plusieurs années après 1975, exercé son activité dans une double
direction: d'une part, des attentats aveugles en Turquie même, d'autre
part, une série d'attentats contre les intérêts turcs et en particulier
les diplomates turcs.
L'ASALA revendique 128 attentats aux quatre
coins du monde, situés dans 28 villes et 16 pays différents. Les
attentats ont provoqué la mort de 42 citoyens turcs (diplomates ou
non), de quatre étrangers, et ont blessé 15 Turcs et 66 personnes de
nationalités diverses. A quelques rares exceptions près, toutes les
agressions des terroristes ont eu lieu dans les pays occidentaux, et ce
sont les citoyens de ces pays qui en ont été les victimes étrangères.
Agissant à partir de Damas, d'Athènes et de la
partie grecque de Chypre, avec le soutien de quelques groupes en Iran
et en Turquie, l'ASALA a étendu son action en Occident.
Notre pays n'a pas échappé à ce terrorisme. Ce
fut en premier lieu un terrorisme ciblé: l'Ambassadeur de Turquie à
Paris fut assassine en 1975. Ce fut ensuite la prise d'otages du
Consulat de Turquie en 1981 qui provoqua la mort d'un employé du
Consulat.
Deux autres tentatives cri-minelles furent
effectuées en janvier 1983 : une grenade fut lancée sur l'agence de la
Turkish Airlines à Paris, et le même jour une charge d'explosif, qui
heureusement n'éclata pas, fut déposée sur le comptoir d'une compagnie
aérienne à Orly.
Et puis, un degré supplémentaire dans
l'escalade terroriste fut franchi quand le 28 février 1983, une bombe
déposée devant une agence de voyages turque : l'agence MARMARA, tua une
secrétaire française. Le Monde dans son bulletin du jour a parfaitement
exprimé ce qu'il fallait penser de l'escalade effectuée par le
terrorisme arménien et ses propos sont toujours d'actualité :
"La première victime, pour l'année 1983, du
terrorisme arménien en France est tombée, lundi 28 février, à Paris.
Significativement cette victime n'est pas turque, mais française.
Secrétaire de l'agence de voyages plastiquée, Renée Morin est censée
avoir "payé" pour le génocide commis en 1915 à l'encontre des arméniens
de Turquie ! L'absurdité de cette mort n'en est que plus révoltante.
Comme est encore plus révoltante peut-être la revendication de cet
attentat par l'Armée secrète arménienne pour la libération de l'Arménie
(ASALA).
Il y a fort à parier que les tueurs de l'ASALA ne songent pas
uniquement à venger les victimes de 1915. En fait, c'est une épreuve de
force avec les autorités françaises qu'ils viennent de déclencher.
L'enjeu de cet affrontement est clair : obtenir de Paris que le
territoire français soit ouvert à leurs activités et qu'ils n'y fassent
pas l'objet d'une surveillance ou d'une poursuite policière trop zélée.
Comme premier "geste" d'un gouvernement socia-liste dont elle attendait
plus de "compréhension", l'ASALA exige la libération de cinq de ses
terroristes détenus après avoir été pris en flagrant délit.
L'attentat meurtrier de lundi met fin à la trêve qui avait été imposée
au terrorisme arménien par l'éva-cuation, cet été, de Beyrouth. On a de
bonnes rai-sons de penser, en effet, que le noyau de l'ASALA qui n'a
jamais fait mystère de ses liens tactiques avec certaines organisations
palestiniennes, a quitté la capitale libanaise en même temps que les
combattants palestiniens. Ce noyau dur aurait éclaté en trois
directions : Nicosie, Tripoli et Athènes.
Les ramifications internationales de ce terrorisme, les appuis discrets
dont il a bénéficié, rendent d'autant plus difficile son éradication.
Ce n'est pas une raison, cependant, pour baisser les bras et monnayer
en quelque marchandage douteux la fin des attentats en France. D'autant
plus que les veritables objectifs de l'ASALA paraissent bien ne pas
viser que la Turquie du génocide, mais procéder d'une vision
idéologique sans rapport avec la démocratie."
....
LE SOI-DlSANT GENOCIDE
Dans tous les procès qui se sont
déroulés en France pour juger les terroristes arméniens, que ce soit à
la Cour d'Assises d'Aix pour l'attentat contre l'Ambassadeur de Turquie
à Berne, devant la Cour d'Assises de Paris pour l'affaire du Consulat
de Turquie, devant le Tribunal de Bobigny ou encore, il y a quelques
semaines, devant le Tribunal correctionnel de Créteil, tous les accusés
ont pour excuser leurs actes criminels invoqué de façon lancinante la
thèse du génocide arménien.
Si j'en juge d'après les déclarations des
accusés, ce même thème sera développé devant votre Cour.
....
Aussi, même en l'absence de ces
contradicteurs, je ne crains pas d'aborder le débat.
Que faut-il penser du soi-disant génocide de
1915, qui a été depuis dix ans le cheval de bataille des terroristes
arméniens ?
1 - Historiographie arménienne
Historiographie turque
Il est peu de questions dans l'histoire
contemporaine qui suscitent autant de passion, qui soient d'une plus
grande complexité, et où les historiens véritables aient joue un rôle
aussi effacé. Car il ne faut pas confondre histoire et propagande,
vérité objective des faits et "phénomène de majoration" comme disent
les mythologues.
Le problème a encore été obscurci et déformé
par la conjugaison de deux éléments : l'absence pendant plusieurs
décennies d'une véritable historiographie turque, d'une part, et la
publication en français d'ouvrages peut-être généreux dans leurs
visées, mais qui étaient avant tout des oeuvres, non d'historiens mais
de propagandistes.
Les événements dramatiques de 1915 ont été
avant tout rapportés et commentés par des historiens arméniens en exil,
s'appuyant en général sur