Diplomatiquement parlant [ Anadolu .. 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 .. ] Migros



Diplomatiquement parlant [ Anadolu .. 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 .. ] Migros


Günter Verheugen Günter Verheugen, le commissaire de la Commission de l'UE, chargé de l'énorme dossier de l'élargissement, nous a accordé une interview que nous publions entièrement. Ainsi, les lecteurs d'Anadolu prennent connaissance de tous les points de vue concernant cette "histoire d'amour" entre la Turquie et l'UE. Voici nos questions, voici ses reponses:ü Nous pensons que tout doit se dire clairement lorsqu'il s'agit des relations entre la Turquie et l'UE. C'est pourquoi, nous posons des questions claires. Certains pensent que l'arrivé de la Turquie dans l'UE sera la fin de l'UE. Qu'en dites-vous?ü Non, certainement pas. Il est en revanche indéniable qu'après le processus d'élargissement actuel - qui, je vous le rappelle, comprend la Turquie - l'Union européenne présentera un autre visage. Et qu'une Union comprenant vingt-huit membres ou plus doit se poser la question de son fonctionnement interne: comment garantir l'efficacité des processus de décision ? Comment assurer la pérennité des politiques communes - agricole, cohésion économique et sociale...- qui sont des politiques de solidarité sur lesquelles la construction européenne fonde une grande partie de sa force et de sa légitimité ?   Comment jouer sur la scène mondiale un rôle politique digne du poids économique et géographique d'un tel ensemble ? La Convention, avec la participation de délégués turcs, s'efforde de répondre à ces questions. Vous pouvez constater d'ailleurs, si vous suivez les travaux de la Convention, que c'est loin d'être facile. Si l'Europe ne parvient pas à répondre à ces défis, la conséquence sera dramatique : l'Union européenne sera une simple addition d'Etats, inacapable d'action cohérente, et elle conservera ce statut hybride, absurde, de géant économique et de nain politique.      Que l'adhésion de la Turquie suscite des questions et des doutes au sein de nos opinions publiques n'est un mystère pour personne. Mais nos gouvernements démocratiquement élus, après avoir reconnu la vocation de la Turquie à devenir membre de l'UE il ya quarante ans, dès l'accord d'Ankara, ont pris à Helsinki en 1999 une décision sans ambiguité : la Turquie est un pays candidat destiné à rejoindre l'Union.. Cela étant, il est clair également qu'une Turquie membre de l'Union européenne sera une Turquie différente que celle que nous connaissons aujourd'hui. C'est ce que je m'efforce d'expliquer à nos citoyens.ü Nous nous sommes longuement battu pour que la Turquie réussisse son chemin vers l'UE. Nous avons toujours été pro-européens mais comme beaucoup de gens en Turquie, nous avons eu d'énormes déceptions. Nous considérons les décisions de Copenhague comme étant très décourageantes puisque on renvoie le départ des négociations d'adhésions aux calendes grecques. Pensez-vous qu'on peut encore croire à l'avenir de cette "histoire d'amour" entre la Turquie et l'UE après autant d'infidélité mutuelle? ü Dans toute histoire d'amour, il faut des sentiments, mais il faut aussi l'honnêteté, la franchise et le sens des responsabilités. Les uns ne vont pas sans les autres. Sinon, la rupture est inévitable. Depuis le début, les conditions du mariage sont claires : pour avoir lieu, la Turquie doit remplir les critères d'adhésion, qui sont les mêmes pour tous les pays candidats. Et pour commencer les négociations, elle doit satisfaire aux critères politiques. Ni plus, ni moins. Il n'y a pas de place ici pour le double langage, d'où qu'il vienne.
     Je suis en total désaccord avec vous sur l'interprétation à donner aux décisions de Copenhague, qui constituent au contraire un encouragement très fort adressé à la Turquie pour qu'elle poursuive et mette en oeuvre avec détermination les réformes nécessaires. Le lancement des négociations n'est nullement renvoyé aux calendes grecques : à la fin de 2004, se fondant sur un rapport de la Commission sur l'état d'avancement des réformes en Turquie, le Conseil européen concluera que votre pays respecte ou ne respecte pas les critères politiques. Si la réponse est oui, les négociations s'ouvriront dès que possible en 2005. Cela laisse à votre gouvernement le temps nécessaire pour poursuivre les réformes engagées et, surtout, pour assurer leur mise en oeuvre concrète, de manière à ce qu'elle bénéficie aux citoyens turcs dans leur vie de tous les jours. ü Comment voyez-vous l'évolution du problème du Chypre? Vous avez clairement exprimé vos inquiétudes au cas où il n'y aurait pas de solution avant Mai 2004. La Commission qui fait pression sur les Turcs a pourtant bien encouragé les chypriotes grecs à ne pas faire trop d'effort en leur garantissant l'entrée dans l'UE. Etes-vous certain de la justesse de la politique que vous avez suivi à ce sujet? Si l'échec tant craint arrive, est-ce que les Turcs seront les seules responsables?ü Aucun pays candidat n’a jamais reçu la “garantie” que, quoiqu’il arrive, il aura sa place réservée au sein de l’Union! Tous ont dû se conformeraux conditions d’adhésion. Dans le cas de Chypre, nous avons constamment rappelé aux dirigeants de la  République de Chypre qu'il était dans leur intérêt de faire preuve d'une attitude constructive tout au long des pourparlers sous l'égide de l'ONU, faute de quoi ils mettraient en danger l'adhésion de leur pays à l'UE. Le Président Prodi et moi-même n'avons cessé de marteler ce message auprès des dirigeants Chypriotes grecs. Il est curieux que la presse turque ne s'en soit jamais aperçue...  Je ne veux pas ici rouvrir la discussion sur la responsabilité de l'échec à La Haye en mars. Je vous réfère simplement aux  conclusions qu'en a tirées Kofi Annan.       Concentrons maintenant nos efforts sur l'avenir : ce chapitre n'est pas clos. Il reste une chance pour qu'une Chypre unie adhère à l'Union européenne le 1er mai 2004. Nous n'avons pas de temps à perdre, et de son côté, la Commission européenne fera tout son possible pour contribuer à la recherche d'un accord. C'est pourquoi, à mon initiative et à la demande du Conseil européen formulée à Copenhague, elle vient de proposer un paquet de mesures visant à favoriser le développement économique de la communauté chypriote turque et à la rapprocher de l'Union européenne en vue d'un accord politique global qui l'intégrera définitivement à l'Union.ü Croyez-vous que Ankara va réussir ses reformes concernant les critères de Copenhague?ü Je suis un incorrigible optimiste - on me l'a d'ailleurs suffisamment reproché tout au long des négociations d'élargissement ! Donc ma réponse est oui. Mais la réponse est entre les mains de la Turquie et de la Turquie seule. La volonté politique de votre gouvernement est indéniable, et les réformes engagées en quelques années sont spectaculaires.  Mais il ne suffit pas de faire passer des lois. Il faut aussi qu'elles soient appliquées et se traduisent dans la vie quotidienne des Turcs. Cependant, il semble qu’il continue d’exister certaines réticences au sein même de l’appareil d’Etat, notamment au sein de l’administration et du système judiciaire. Ces réticences apparaissent souvent motivées par une sorte d’obsession sécuritaire detinée, selon ceux qui les perçoivent, à lutter contre les menaces qui pèseraient sur la licité et l’indivisibilité du territoire national. L'exemple récent de la descente de police et la saisie de matériels dans les locaux de l'association turque des droits de l'homme en est une triste illustration. Cette opération va totalement à l'encontre de l'esprit des réformes. Votre gouvernement n'avait même pas été mis au courant : l'opération a eu lieu le jour même où les dirigeants de cette Association devaient rencontrer le ministre des Affaires étrangères Abdullah Gül... Bizarre, non ?ü Nous ne sommes pas là pour des-siner un tableau pessimiste. Qu'avez-vous à dire aux pro- européens turcs découragés à la longue par Bruxelles et par Ankara?ü  Le grand poète français Jean de la Fontaine, dans une de ses fables connues, a écrit : "patience et longueur de temps font plus que force ni que rage".  Je voudrais dire aux Turcs pro-européens : regardez le chemin parcouru en quelques années seulement. La décision de Helsinki en 1999, les paquets de réformes successifs adoptés par votre Parlement. Les choses vont dans la bonne direction, c'est l'essentiel. Il faut s'accrocher et se battre pour que ces bonnes intentions se traduisent dans les faits de manière irrévocable.  De toute façon, y a-t-il une autre alternative ? Si nous baissons les bras maintenant, autant aller habiter dans une cabane au fond des bois en vivant de la cueillette des champignons... Croyez-moi, ce n'est pas mon intention. Nous sommes condamnés à l'espoir et à l'action.ü  Une dernière question : lorsqu'on voit les problèmes de division à l'intérieur de l'UE, notamment concernant la politique étrangère commune et la défense; quand on voit le tableau de l'UE pendant la crise d'Irak, on se demande si la Turquie fait bien de vouloir se mettre dans une telle institution qui donne l'impression qu'elle n'en est pas une. Etes-vous optimiste quant à l'avenir de l'UE après l'élargissement ? ü Nous en revenons au début de notre entretien. L'élargissement oblige l'Union européenne à répondre aux questions qui se posent depuis déjà bien longtemps: le poids économique et la taille de l'Union font qu'elle a des intérêts à défendre et des responsabilités croissantes à affronter sur la scène mondiale. Va-t-elle accepter de faire face ou se dérober ? Si elle fait face, alors elle doit se doter d'une politique étrangère et de défense digne de ce nom. Encore une fois, c'est la nature même de l'Union qui est en jeu aujourd'hui : veut-elle devenir un acteur politique ou se contenter de son influence économique et commerciale ? Cette question n'épargne d'ailleurs pas la Turquie : votre pays gagnera-t-il en influence en tant que membre de l'UE ou tout seul, en dehors ? Pour ma part, j'estime que la Turquie, de par son poids, son histoire et sa culture, peut jouer un rôle fondamental dans l'Union en tant que passerelle entre l'Occident et l'Orient. Or, assurer une coexistence harmonieuse entre ces deux entités sera sans nul doute l'un des défis majeurs dans le monde du XXIe sièc
le.