Günter
Verheugen Günter Verheugen, le commissaire de la Commission de l'UE,
chargé de l'énorme dossier de l'élargissement, nous a accordé une
interview que nous publions entièrement. Ainsi, les lecteurs d'Anadolu
prennent connaissance de tous les points de vue concernant cette
"histoire d'amour" entre la Turquie et l'UE. Voici nos questions, voici
ses reponses:ü Nous pensons que tout doit se dire clairement lorsqu'il
s'agit des relations entre la Turquie et l'UE. C'est pourquoi, nous
posons des questions claires. Certains pensent que l'arrivé de la
Turquie dans l'UE sera la fin de l'UE. Qu'en dites-vous?ü Non,
certainement pas. Il est en revanche indéniable qu'après le processus
d'élargissement actuel - qui, je vous le rappelle, comprend la Turquie
- l'Union européenne présentera un autre visage. Et qu'une Union
comprenant vingt-huit membres ou plus doit se poser la question de son
fonctionnement interne: comment garantir l'efficacité des processus de
décision ? Comment assurer la pérennité des politiques communes -
agricole, cohésion économique et sociale...- qui sont des politiques de
solidarité sur lesquelles la construction européenne fonde une grande
partie de sa force et de sa légitimité ? Comment jouer sur
la scène mondiale un rôle politique digne du poids économique et
géographique d'un tel ensemble ? La Convention, avec la participation
de délégués turcs, s'efforde de répondre à ces questions. Vous pouvez
constater d'ailleurs, si vous suivez les travaux de la Convention, que
c'est loin d'être facile. Si l'Europe ne parvient pas à répondre à ces
défis, la conséquence sera dramatique : l'Union européenne sera une
simple addition d'Etats, inacapable d'action cohérente, et elle
conservera ce statut hybride, absurde, de géant économique et de nain
politique. Que l'adhésion de la Turquie
suscite des questions et des doutes au sein de nos opinions publiques
n'est un mystère pour personne. Mais nos gouvernements démocratiquement
élus, après avoir reconnu la vocation de la Turquie à devenir membre de
l'UE il ya quarante ans, dès l'accord d'Ankara, ont pris à Helsinki en
1999 une décision sans ambiguité : la Turquie est un pays candidat
destiné à rejoindre l'Union.. Cela étant, il est clair également qu'une
Turquie membre de l'Union européenne sera une Turquie différente que
celle que nous connaissons aujourd'hui. C'est ce que je m'efforce
d'expliquer à nos citoyens.ü Nous nous sommes longuement battu pour que
la Turquie réussisse son chemin vers l'UE. Nous avons toujours été
pro-européens mais comme beaucoup de gens en Turquie, nous avons eu
d'énormes déceptions. Nous considérons les décisions de Copenhague
comme étant très décourageantes puisque on renvoie le départ des
négociations d'adhésions aux calendes grecques. Pensez-vous qu'on peut
encore croire à l'avenir de cette "histoire d'amour" entre la Turquie
et l'UE après autant d'infidélité mutuelle? ü Dans toute histoire
d'amour, il faut des sentiments, mais il faut aussi l'honnêteté, la
franchise et le sens des responsabilités. Les uns ne vont pas sans les
autres. Sinon, la rupture est inévitable. Depuis le début, les
conditions du mariage sont claires : pour avoir lieu, la Turquie doit
remplir les critères d'adhésion, qui sont les mêmes pour tous les pays
candidats. Et pour commencer les négociations, elle doit satisfaire aux
critères politiques. Ni plus, ni moins. Il n'y a pas de place ici pour
le double langage, d'où qu'il vienne.
Je suis en total désaccord avec vous sur
l'interprétation à donner aux décisions de Copenhague, qui constituent
au contraire un encouragement très fort adressé à la Turquie pour
qu'elle poursuive et mette en oeuvre avec détermination les réformes
nécessaires. Le lancement des négociations n'est nullement renvoyé aux
calendes grecques : à la fin de 2004, se fondant sur un rapport de la
Commission sur l'état d'avancement des réformes en Turquie, le Conseil
européen concluera que votre pays respecte ou ne respecte pas les
critères politiques. Si la réponse est oui, les négociations
s'ouvriront dès que possible en 2005. Cela laisse à votre gouvernement
le temps nécessaire pour poursuivre les réformes engagées et, surtout,
pour assurer leur mise en oeuvre concrète, de manière à ce qu'elle
bénéficie aux citoyens turcs dans leur vie de tous les jours. ü Comment
voyez-vous l'évolution du problème du Chypre? Vous avez clairement
exprimé vos inquiétudes au cas où il n'y aurait pas de solution avant
Mai 2004. La Commission qui fait pression sur les Turcs a pourtant bien
encouragé les chypriotes grecs à ne pas faire trop d'effort en leur
garantissant l'entrée dans l'UE. Etes-vous certain de la justesse de la
politique que vous avez suivi à ce sujet? Si l'échec tant craint
arrive, est-ce que les Turcs seront les seules responsables?ü Aucun
pays candidat n’a jamais reçu la “garantie” que, quoiqu’il arrive, il
aura sa place réservée au sein de l’Union! Tous ont dû se conformeraux
conditions d’adhésion. Dans le cas de Chypre, nous avons constamment
rappelé aux dirigeants de la République de Chypre qu'il était
dans leur intérêt de faire preuve d'une attitude constructive tout au
long des pourparlers sous l'égide de l'ONU, faute de quoi ils
mettraient en danger l'adhésion de leur pays à l'UE. Le Président Prodi
et moi-même n'avons cessé de marteler ce message auprès des dirigeants
Chypriotes grecs. Il est curieux que la presse turque ne s'en soit
jamais aperçue... Je ne veux pas ici rouvrir la discussion sur la
responsabilité de l'échec à La Haye en mars. Je vous réfère simplement
aux conclusions qu'en a tirées Kofi
Annan. Concentrons maintenant nos
efforts sur l'avenir : ce chapitre n'est pas clos. Il reste une chance
pour qu'une Chypre unie adhère à l'Union européenne le 1er mai 2004.
Nous n'avons pas de temps à perdre, et de son côté, la Commission
européenne fera tout son possible pour contribuer à la recherche d'un
accord. C'est pourquoi, à mon initiative et à la demande du Conseil
européen formulée à Copenhague, elle vient de proposer un paquet de
mesures visant à favoriser le développement économique de la communauté
chypriote turque et à la rapprocher de l'Union européenne en vue d'un
accord politique global qui l'intégrera définitivement à l'Union.ü
Croyez-vous que Ankara va réussir ses reformes concernant les critères
de Copenhague?ü Je suis un incorrigible optimiste - on me l'a
d'ailleurs suffisamment reproché tout au long des négociations
d'élargissement ! Donc ma réponse est oui. Mais la réponse est entre
les mains de la Turquie et de la Turquie seule. La volonté politique de
votre gouvernement est indéniable, et les réformes engagées en quelques
années sont spectaculaires. Mais il ne suffit pas de faire passer
des lois. Il faut aussi qu'elles soient appliquées et se traduisent
dans la vie quotidienne des Turcs. Cependant, il semble qu’il continue
d’exister certaines réticences au sein même de l’appareil d’Etat,
notamment au sein de l’administration et du système judiciaire. Ces
réticences apparaissent souvent motivées par une sorte d’obsession
sécuritaire detinée, selon ceux qui les perçoivent, à lutter contre les
menaces qui pèseraient sur la licité et l’indivisibilité du territoire
national. L'exemple récent de la descente de police et la saisie de
matériels dans les locaux de l'association turque des droits de l'homme
en est une triste illustration. Cette opération va totalement à
l'encontre de l'esprit des réformes. Votre gouvernement n'avait même
pas été mis au courant : l'opération a eu lieu le jour même où les
dirigeants de cette Association devaient rencontrer le ministre des
Affaires étrangères Abdullah Gül... Bizarre, non ?ü Nous ne sommes pas
là pour des-siner un tableau pessimiste. Qu'avez-vous à dire aux pro-
européens turcs découragés à la longue par Bruxelles et par
Ankara?ü Le grand poète français Jean de la Fontaine, dans une de
ses fables connues, a écrit : "patience et longueur de temps font plus
que force ni que rage". Je voudrais dire aux Turcs pro-européens
: regardez le chemin parcouru en quelques années seulement. La décision
de Helsinki en 1999, les paquets de réformes successifs adoptés par
votre Parlement. Les choses vont dans la bonne direction, c'est
l'essentiel. Il faut s'accrocher et se battre pour que ces bonnes
intentions se traduisent dans les faits de manière irrévocable.
De toute façon, y a-t-il une autre alternative ? Si nous baissons les
bras maintenant, autant aller habiter dans une cabane au fond des bois
en vivant de la cueillette des champignons... Croyez-moi, ce n'est pas
mon intention. Nous sommes condamnés à l'espoir et à l'action.ü
Une dernière question : lorsqu'on voit les problèmes de division à
l'intérieur de l'UE, notamment concernant la politique étrangère
commune et la défense; quand on voit le tableau de l'UE pendant la
crise d'Irak, on se demande si la Turquie fait bien de vouloir se
mettre dans une telle institution qui donne l'impression qu'elle n'en
est pas une. Etes-vous optimiste quant à l'avenir de l'UE après
l'élargissement ? ü Nous en revenons au début de notre entretien.
L'élargissement oblige l'Union européenne à répondre aux questions qui
se posent depuis déjà bien longtemps: le poids économique et la taille
de l'Union font qu'elle a des intérêts à défendre et des
responsabilités croissantes à affronter sur la scène mondiale.
Va-t-elle accepter de faire face ou se dérober ? Si elle fait face,
alors elle doit se doter d'une politique étrangère et de défense digne
de ce nom. Encore une fois, c'est la nature même de l'Union qui est en
jeu aujourd'hui : veut-elle devenir un acteur politique ou se contenter
de son influence économique et commerciale ? Cette question n'épargne
d'ailleurs pas la Turquie : votre pays gagnera-t-il en influence en
tant que membre de l'UE ou tout seul, en dehors ? Pour ma part,
j'estime que la Turquie, de par son poids, son histoire et sa culture,
peut jouer un rôle fondamental dans l'Union en tant que passerelle
entre l'Occident et l'Orient. Or, assurer une coexistence harmonieuse
entre ces deux entités sera sans nul doute l'un des défis majeurs dans
le monde du XXIe siècle.