Oðuz
Demiralp Monsieur l'Ambassadeur, nous vous
adressons nos questions avec l'espoir que vous nous répondrez d'une
manière la moins diplomatique possible. Car nous sommes de l'avis qu'il
y a trop de "non dit" sur les relations Turquie - UE. Il est évident
que nous exprimons notre point de vue et nous faisons partie des
"pro-européens déçus". Déçus de Bruxelles, déçus d'Ankara … Comment
est-il possible que le gouvernement d'Ankara se dit satisfait des
résultats du sommet de Copenhague, puisqu'on renvoie le départ des
négociations d'adhésion aux calendes grecques
?ü Si je n'étais pas un diplomate qui
représente la Turquie, vous ne m'auriez pas posé ces questions. Je ne
peux donc vous répondre qu'en tant que
diplomate. Le Gouvernement turc n'a jamais
prétendu qu'il était satisfait des résultats du sommet de Copenhague.
Bien au contraire, il a clairement déclaré que la décision du Conseil
ne consti-tuait pas une réponse adéquate à la détermination du
gouvernement de poursuivre le processus de
réformes. La Turquie a été reconnue comme
candidate destinée à joindre l'Union européenne par la décision
du sommet d'Helsinki en décembre 1999. Cette décision a été confirmée
par celle de Copenhague l'année dernière. Selon les termes de ce cadre
bien défini, si la Commission européenne, dans son rapport annuel
concernant la Turquie, juge que les critères de Copenhague sont remplis
par notre pays, les négociations d'adhésion commenceront dans les plus
brefs délais. Notre objectif est d'entamer les négociations dans les
premiers mois de 2005.ü Quelles nouvelles des
réformes tant attendues ?ü L'action de réforme
en Turquie se poursuit sans relâche. Les paquets d'amendements
législatifs adoptés aux mois d'août et novembre de l'année dernière
seront prochainement suivis par une nouvelle vague de
réformes. D'après le " 6ème paquet de réformes
" qui sera prochainement débattu à la Grande Assemblée Nationale de
Turquie, neuf lois différentes y compris, le code électoral, le code
des partis politiques, les lois sur l'audiovisuel et la propriété
intellectuelle, la loi sur la lutte contre le terrorisme, la loi des
fondations, le code d'urbanisme, le code pénal, et la loi sur le
recensement seront modifiés. Ces modifications,
qui sont élaborées à la lumière du document de partenariat d'adhésion
rédigé par la Commission il y a seulement deux mois, comprennent des
avancées importantes en matière de droits de l'homme et de libertés
individuelles parmi lesquelles figurent, entre autres des sujets
concernant les langues locales, la possibilité d'acquérir des biens
immobiliers pour les fondations étrangères, l'abolition de l'article 8
de la loi contre le terrorisme, etc.ü La
Turquie a rejeté les messages de Copenhague à propose de Chypre. On a
l'impression que très peu de personnes connaissent l'origine et la
profondeur du problème de Chypre. Le président français Jacques Chirac
dit que l'UE n'a pas l'intention " d'importer ce problème ". De l'autre
côté, la Commission fait une sorte de chantage en disant que si les
chypriotes grecs entrent dans l'UE sans que le problème soit résolu, il
ne sera même pas question qu'on entame les négociations d'adhésion avec
la Turquie. Que va-t-il se passer ?ü Je partage
votre impression concernant le niveau de connaissance des milieux
européens en ce qui concerne Chypre. Je salue aussi la sagesse
politique de M. Chirac, qui avait exprimé son inquiétude relative à
"l'importation d'un problème" au sein de l'Union européenne. Compte
tenu du fait qu'il nous reste encore un an jusqu'à mai 2004 et que la
République turque de Chypre du Nord poursuit ses efforts en vue d'une
solution équitable et durable à Chypre, nous espérons que l'Union
européenne et les Chypriotes grecs agiront d'une manière responsable et
que la prophétie de M. Chirac ne se réalisera pas.
En ce qui concerne les tentatives de rétablir
un lien entre le commencement des négociations d'adhésion de la Turquie
et la solution du problème de Chypre, je dois simplement répéter
qu'elles ne sont pas bien fondées. Selon la décision du sommet de
Copenhague, la Turquie est un pays candidat destiné à joindre l'UE sur
la base de critères qui sont valables pour tous les pays candidats à
l'adhésion. Une approche discriminatoire envers la Turquie n'est ni
légitime ni acceptable. Comme vous le savez bien, la question chypriote
ne fait pas partie des critères politiques, mais du dialogue politique
renforcé. Si les règles de ce cadre bien établi ne sont pas respectées
par nos amis de l'UE, ceux-ci seront avant tout en contradiction avec
leurs propres principes et convictions.ü Il y a
des moments où nous n’en croyons pas nos oreilles … Voici quelques
mois, Valery Giscard d'Estaing prouvait qu'il se faisait sérieusement
vieux en disant que l'entrée de la Turquie serait la fin de l'UE. Voici
quelques semaines, un parlementaire hollandais du Parlement européen,
Arie Oostlander, conseillait à Ankara de renoncer au Kemalisme et à la
laïcité. Lui aussi s'est fait tirer les oreilles par les siens. Puis,
nous avons vu pendant la crise d'Irak que la Turquie n'était pas tout à
fait comprise par ses alliés européens. Vous direz certainement que les
choses s'arrangent avec le temps mais il y a un net manque de dialogue
et de compréhension entre la Turquie et l'Europe de l'Ouest. Que faire
?ü Il faut d'abord préciser que M. Giscard
d'Estaing a dit que ses propos avaient été mal interprétés par la
presse. Même si ce n'était pas le cas, reconnaissons que son discours a
suscité une vive réaction dans les milieux concernés et qu'il n'a
pratiquement pas recueilli de soutien au sein de la communauté
politique européenne. Même son adjoint à la Convention, M. Dehaene,
s'est prononcé contre l'avis de M. Giscard
d'Estaing. En ce qui concerne le rapport de M.
Oostlander, vous avez vu aussi comment il a été critiqué et modifié par
un nombre record d'amendement par le Parlement
européen. Quant à la perception de la politique
turque envers la crise irakienne, il va sans dire que l'UE était
elle-même divisée sur ce sujet. Soyons clairs.
On ne peut pas parler d'une Union européenne homogène ou monopolitique,
qui a de bonnes ou mauvaises intentions envers la Turquie. Nous savons
très bien que certains milieux politiques au sein de l'UE militent
contre l'adhésion de la Turquie et avancent des arguments non-fondés
concernant la non appartenance de la Turquie à l'Europe. Quoi qu'ils en
disent, la Turquie fait partie de l'Europe. Historiquement,
culturellement et géographiquement, elle appartient à l'Europe. Dans
cette partie du monde, les Turcs et les autres nations européennes
coexistent depuis des centaines d'années. L'appartenance de la Turquie
à l'Europe est une réalité qui ne saurait être remise en question, même
si elle ne fait pas encore partie de l'Union européenne. Quant aux
relations entre la Turquie et l'Union européenne, elles se sont
beaucoup développées surtout depuis la mise en œuvre de l'Union
douanière. L'adhésion de la Turquie à l'UE sera une étape naturelle
dans son processus d'intégration avec le reste de l'Europe. C'est un
processus que la Turquie poursuit depuis la fondation de la République
moderne et laïque par Atatürk. D'autre part,
ceux qui pensent que l'Union européenne n'a pas besoin de l'apport de
la Turquie pour faire face aux défis du 21 ième siècle, manquent de
vision stratégique.ü Nous ne sommes pas là pour
dessiner un tableau pessimiste. Finalement, s'il y a lieu d'être
pessimiste, cela devrait concerner non pas l'avenir des relations
Turquie - UE mais plutôt l'avenir même de l'UE. Mais vous, vous semblez
toujours relativement optimiste. Quelles en sont les raisons
?ü Je crois, avant tout, à la nécessité de ne
pas se laisser emporter par des sentiments. C'est la règle d'or du
professionnalisme qui s'applique dans tous les métiers. Mon action est
donc dirigée non par mes sentiments mais par ma mission. Nous avons un
objectif bien défini, qui consiste à entamer les négociations avec
l'Union européenne dans des délais prévus. Nous oeuvrons dans ce sens.