Guy
Verhofstadt “Permettez-moi de rappeler ici que
l'Union européenne a fixé des critères – lesdits critères de Copenhague
– permettant de déterminer si un pays peut adhérer ou non. Ces
critères fixent le moment où un Etat candidat à l'adhésion peut entamer
des négociations d'adhésion. Le pays doit satisfaire à une série
de normes politiques et économiques. Au nombre de ces normes
figurent le respect de l'Etat de droit et des règles démocratiques, la
protection des minorités, la liberté d'opinion, la liberté de la
presse, la lutte contre la corruption menée par un appareil policier et
judiciaire indépendant, la présence d'une administration publique
efficace, la capacité à résister à la pression concurrentielle et aux
forces du marché. Je me permets de rappeler ces
quelques éléments car je constate que l'on mène aujourd'hui un faux
débat sur les frontières de l'Europe. Je qualifie ce débat de
faux car il ne vise essentiellement que la Turquie. Certains
rêvent d'une Europe monoculturelle. Ladite 'Europe des valeurs
chrétiennes', comme si l'Europe n'avait pas également un fondement juif
ou ne connaissait pas une forte tradition humaniste. On ne pose
plus la question de savoir si la Turquie satisfait aux critères de
Copenhague. Nous n'entendons que des éructations telles que: la
Turquie est-elle un pays européen? N'occupe-t-elle pas
géographiquement une position trop périphérique? N'est-elle pas
trop primitive? Est-elle véritablement habitée d'une vocation
européenne? Derrière ces questions se cache bien souvent une
thèse inexprimée: la Turquie est un pays musulman et n'a en fait pas sa
place au sein de la famille européenne. Ce
raisonnement est absurde. Il va à l'encontre d'un acquis des Lumières
vieux de plus de deux cents ans et qui vit la séparation de l'Eglise et
de l'Etat mettre un terme à de longs conflits religieux
sanglants. Une séparation de l'Eglise et de l'Etat que nous
prônons aujourd'hui aux nouveaux venus dans notre société comme étant
une valeur essentielle. Nous ne pouvons tout de
même pas concevoir qu'en matière de tolérance, l'Union européenne fasse
moins que l'Empire ottoman où la Grèce, la Roumanie, la Bulgarie ou la
Serbie purent demeurer chrétiennes pendant des siècles. La
Turquie régna près de cinq cents ans sur une grande partie des Balkans,
jusqu'au début du siècle passé. Et durant toutes ces années, elle
figura au nombre des grandes puissances européennes. La Turquie a
sa place au sein de l'Union européenne. Quant à la question de
savoir si la Turquie peut ou non adhérer à l'Union européenne, Helsinki
y a répondu il y a trois ans. Le moment où
débuteront des négociations d'adhésion avec Ankara dépendra du moment
où la Turquie respectera les critères de Copenhague. La fixation
de cette date dépend par conséquent de la Turquie. Les résultats
des dernières élections législatives ne changent rien à cette
réalité. L'électeur turc s'est exprimé librement et le nouveau
gouvernement d'Ankara doit être jugé à la lumière de ses actes.”
“Ik wil er hier aan herinneren dat de Unie criteria heeft
opgesteld, de zogenaamde criteria van Kopenhagen, om te bepalen of een
land kan toetreden of niet. Die criteria bepalen wanneer een
kandidaat-lidstaat onderhandelingen over toetreding kan beginnen. Het
land moet voldoen aan een aantal politieke en economische vereisten:
het respect voor de rechtstaat en de democratische spelregels, de
bescherming van de minderheden, de vrijheid van meningsuiting, de
persvrijheid, de strijd tegen de corruptie door een onafhankelijk
politie- en justitieapparaat, de aanwezigheid van een efficiënte
overheidsadministratie, het vermogen om het hoofd te bieden aan de druk
van de markt. Ik herinner daar even aan, omdat
er vandaag een vals debat bezig is over de grenzen van Europa. Vals,
omdat het in essentie enkel Turkije viseert. Sommigen dromen van een
zuiver monocultureel Europa. Het Europa van de christelijke waarden,
alsof Europa niet ook een joodse fundering heeft en een sterke
humanistische traditie kent. De vraag wordt niet langer gesteld of
Turkije voldoet aan de criteria van Kopenhagen. Het enige wat men hoort
zijn oprispingen in de trant van: is Turkije wel een Europees land? Is
het geografisch niet te perifeer? Is het niet primitief? Heeft het wel
een Europese roeping? Die vragen camoufleren de onuitgesproken stelling
dat Turkije een moslimland is en in feite niet bij de Europese familie
hoort. Deze redenering is absurd. Ze gaat in tegen de
verworvenheid van de Verlichting, waarbij de scheiding van kerk en
staat een einde maakte aan eeuwenoude religieuze conflicten. Een
scheiding van kerk en staat die we vandaag in onze eigen samenleving
aan nieuwkomers uit de moslimlanden aanprijzen als een essentiële
waarde. De tolerantie van de Europese Unie kan
toch moeilijk onderdoen voor die van het vroegere Turkse Rijk waarin
Griekenland, Roemenië, Bulgarije of Servië eeuwenlang christelijk
konden blijven? Turkije regeerde vijfhonderd jaar lang over een groot
deel van de Balkan, tot aan het begin van vorige eeuw. Al die tijd was
het een grote Europese mogendheid. Turkije behoort tot de Europese
Unie. En de vraag of Turkije kan toetreden tot de Europese Unie werd
drie jaar geleden al beantwoord, in Helsinki.
Op welk tijdstip er evenwel met Ankara onderhandelingen zullen beginnen
over toetreding, zal afhangen van wanneer het de criteria van
Kopenhagen haalt. Het vastleggen van die datum ligt dus in het Turkse
kamp. En de uitslag van de recente parlementsverkiezingen verandert
daar niets aan. De Turkse kiezer heeft vrij beslist. De nieuwe regering
in Ankara moet beoordeeld worden op haar daden.” Abdullah Gül
Lorsque le vice premier ministre et ministre
des Affaires étrangères Abdullah Gül nous a reçu à Ankara pour une
interview, nous ne pouvions pas nous empêcher de lui demander ce qui
lui a fait changer d'avis sur l'UE. Car, en 1996, quand il était un
parlementaire d'un parti islamiste, il nous avait déclaré, pendant un
interview, que "la Turquie n'avait pas à faire de concessions pour
entrer dans une union qui ne veut pas d'elle…"
Il nous a répondu que, depuis, il y a eu énormément de choses qui ont
changé. Nous savons déjà que lui-même a changé puisqu'il n'est plus
dans le même parti. Et puis, maintenant, il n'est pas dans l'opposition
et il a des responsabilités (très lourdes à porter) ! C'est lui qui
représentait le gouvernement turc à Copenhague…
Il dit que l'UE a changé aussi ses manières et
ses approches vis-à-vis de la Turquie. C'est exact puisqu'il y a eu "le
grand événement d'Helsinki" où on a enfin dit que la Turquie était
"candidate"… Gül nous a expliqué que, lorsque ils ont créé leur nouveau
parti, ils se sont dit qu'il fallait être pro-européen car "les
positifs de l'UE étaient plus nombreux que ses négatifs", ce qui veut
dire qu’il y a plus d’avantages que de désavantages.
Abdullah Gül trouve que l'UE fait confiance à
son gouvernement. Il dit avoir un bon dialogue avec Bruxelles et les
capitales européennes. D'après lui, son gouvernement réalisera les
reformes nécessaires pour se conformer aux critères de Copenhague et
tout ira mieux à partir de 2004. Nous voulons bien croire à l'homme qui
essaie de résoudre les problèmes pour y arriver. Il pense que les
difficultés viennent des "faux débats" et des "problèmes artificiels".
Nous comprenons ce qu'il veut dire, tout en sachant qu'il y a en
Turquie, surtout depuis les dernières élections, des "vrais débats" et
des "problèmes réels". Le peuple turc, certainement comme le ministre
Abdullah Gül lui-même, ne veut pas voir le pays reculer, ni renoncer à
ses valeurs républicaines. L'énorme majorité des Turcs, hormis quelques
intégristes, ne veut pas un seul pas en arrière! Ces intégristes,
les avocats de terroristes islamistes ne doivent pas trouver le moyen
de se faire entendre dans la Grande Assemblée turque. C'est notamment
cela, l'origine des débats et des problèmes. Il y a des inquiétudes
quant à l'existence de quelques-uns qui ont des tendances
moyen-âgeuses. Les inquiétudes sont réelles et Abdullah Gül ne peut, à
lui seul, les faire disparaître. Il nous a dit
que s'il est difficile de gérer les affaires d'un Etat, c'est
encore plus difficile quand il s'agit de la Turquie. Là aussi,on veut
bien le croire. On ne peut que souhaiter bonne chance à l'homme qui
porte en grande partie la lourde responsabilité de fixer l'avenir d'un
pays comme la Turquie. Bonne chance sur le chemin de l'intégra-tion à
l'UE d'une Turquie moderne et... laïque!..